Le Pr Yann Nguyen est ORL à la Pitié-Salpêtrière et co-dirige l'équipe « Technologies pour la thérapie de la surdité » à l'Institut de l'Audition. Une cinquantaine de patients ont déjà été opérés avec l'assistance du robot Robotol. Il explique ce que la machine change, et ce qu'elle ne change pas.
Il ne s'agit pas d'un robot au sens strict, mais plutôt d'un système téléopéré, donc toujours dirigé par le chirurgien. Il permet d'améliorer la dextérité en ralentissant les mouvements et en supprimant les tremblements.
Pr Yann Nguyen
Les origines et la formation
Qu'est-ce qui vous a poussé à choisir la médecine ?
Étant plus jeune, je me suis toujours projeté dans un métier dans lequel il n'y aurait pas de routine. Je cherchais aussi un métier dans lequel mon goût pour les matières scientifiques pourrait continuer à s'exprimer. La médecine regroupait toutes ces qualités : le contact avec le patient est différent chaque jour, et le métier évolue tout au long de la vie en fonction du progrès et de l'évolution des connaissances et de la technique.
Enfin, un stage de troisième dans un service d'orthopédie m'a définitivement convaincu que c'était ce que je voulais faire. J'avais été fasciné à l'époque par une journée passée au bloc opératoire.
Quels ont été vos premiers contacts avec l'ORL ?
J'ai découvert l'ORL comme tous les étudiants en médecine, en deuxième cycle des études médicales, mais plus précisément au cours d'un stage de deux mois réalisé dans l'équipe du Professeur Olivier Sterkers à Beaujon.
Pourquoi vous être spécialisé en oto-rhino-laryngologie ?
Au cours de mes stages d'externat, je savais déjà que j'avais plus d'appétence pour les spécialités chirurgicales que médicales. J'ai hésité entre plusieurs spécialités au sortir du concours de l'internat, mais l'ORL m'a définitivement convaincu après mes deux premiers stages. J'ai beaucoup aimé le caractère à la fois médical et chirurgical du métier, avec des techniques opératoires très différentes.
Le choix d'une spécialité se fait aussi par une identification aux personnalités qui réalisent ce métier. Et je me suis senti beaucoup plus proche des ORL avec lesquels j'avais travaillé que d'autres chirurgiens.
Une expérience marquante de vos années d'internat ?
Les expériences marquantes ne manquent pas, mais si je devais en citer deux : la première serait ma première garde ORL, alors que j'étais interne depuis une quinzaine de jours. On se retrouve immédiatement dans le grand bain, avec des responsabilités pouvant, dans certaines circonstances, sauver des patients de situations gravissimes. La deuxième, c'est lorsque l'on réalise pour la première fois, sous le contrôle d'un senior, une intervention chirurgicale complète. On se sent un peu « chirurgien » pour la première fois.
Le développement professionnel
Qu'est-ce qui vous a motivé à poursuivre une carrière académique et hospitalière ?
J'ai trouvé très stimulant le fait de conjuguer la recherche et le soin, et surtout d'avoir la possibilité d'appliquer le résultat de ses recherches aux patients. J'ai pu constater cette source de motivation et de dynamique auprès de plusieurs équipes, qu'elles traitent d'otologie, de rhinologie, de cancérologie ou de pédiatrie.
J'ai aussi été particulièrement intéressé par le travail en centre hospitalo-universitaire, en raison du travail en équipe mais aussi du fait que les niveaux de compétence et les âges soient très variés, avec une transmission du savoir à chacun des maillons de la chaîne. Enfin, j'ai compris que la carrière académique et hospitalière offrait une diversité de fonctions — le soin, la recherche, l'enseignement — dans laquelle aucune routine ne pourrait s'installer.
Quels défis avez-vous rencontrés en début de carrière ?
Le début de carrière se fait vers la trentaine. Il représente encore une étape du projet professionnel par rapport à l'internat. On devient responsable de ses interventions au bloc opératoire et de ses décisions en garde, même si l'on peut compter à tout moment sur l'aide de collègues seniors plus expérimentés.
À cette période, j'ai poursuivi mes activités de recherche entamées à la fin de l'internat, tout en complétant l'acquisition de mes compétences chirurgicales, à la fois sur le plan technique et des indications. Tous les chirurgiens vous le diront : savoir quand ne pas opérer est une des compétences les plus longues à acquérir.
Quel a été votre parcours jusqu'à votre poste actuel ?
J'ai eu la chance d'avoir un mentor en la personne du professeur Olivier Sterkers, qui a guidé très tôt ma carrière. Je m'étais décidé très tôt pour l'otologie, et les activités cliniques et de recherche de ce patron me passionnaient : elles correspondaient complètement à ce que je rêvais de faire après mes études.
Après avoir obtenu mon doctorat de médecine, j'ai interrompu mes activités de soins pour réaliser trois années pleines au laboratoire de recherche. Cela m'a permis d'avoir un doctorat de sciences, nécessaire pour poursuivre ma carrière hospitalo-universitaire. J'ai ensuite pris les fonctions de chef de clinique à l'hôpital Beaujon, puis j'ai suivi le transfert de notre service à la Pitié-Salpêtrière. Après quatre ans de clinicat, j'ai pu être nommé maître de conférences des universités-praticien hospitalier en 2016, et professeur des universités-praticien hospitalier en 2019.
La chirurgie de l'oreille
Quelles interventions chirurgicales réalisez-vous ?
Au sein de l'ORL, je me suis surspécialisé en otologie, c'est-à-dire la prise en charge des pathologies en rapport avec l'organe de l'audition, et plus généralement les pathologies qui affectent l'os temporal — l'oreille externe, l'oreille moyenne, l'oreille interne ou la base du crâne.
Les principales interventions concernent l'oreille moyenne : la réparation de perforation tympanique, la reconstruction de chaîne ossiculaire endommagée, et la prise en charge du cholestéatome. Je réalise aussi la mise en place de dispositifs médicaux tels que des implants d'oreille moyenne ou des implants cochléaires, avec le Dr Isabelle Mosnier. Enfin, j'ai une activité de chirurgie de la base latérale du crâne, essentiellement pour des schwannomes vestibulaires, en binôme avec le professeur Michel Kalamarides, neurochirurgien.
Pourquoi vous être spécialisé dans la chirurgie robotisée de l'oreille ?
La chirurgie de l'oreille s'effectue essentiellement sous microscope, voire sous endoscope. Elle concerne des structures anatomiques de petite taille : c'est une forme de microchirurgie. Pour cette raison, la robotique, qui permet d'améliorer la dextérité physiologique du chirurgien, est une piste intéressante pour tenter de réduire les complications et d'améliorer les résultats.
Ce qui m'a particulièrement intéressé dans la chirurgie de l'oreille par rapport à d'autres organes en ORL, c'est qu'il est souvent nécessaire d'adapter sa stratégie opératoire en cours d'intervention, en raison de la précision encore limitée de nos moyens d'imagerie et de planification. Malgré les progrès technologiques, il nous est souvent difficile d'anticiper l'intégrité de la chaîne des osselets et sa mobilité, les limites précises d'un cholestéatome et ses relations avec les structures neurosensorielles. Cela prévient le caractère répétitif d'une intervention par rapport à une autre.
Qu'est-ce que l'otospongiose, et pourquoi est-elle un défi chirurgical ?
L'otospongiose est une maladie qui va entraîner le remaniement de la capsule otique osseuse qui entoure l'oreille interne. Elle entraîne en règle générale une surdité de transmission par blocage des mouvements de l'étrier, voire une surdité mixte s'il y a une extension vers l'oreille interne.
C'est une pathologie relativement courante, avec environ 15 000 interventions par an. Il y a un risque de dégradation complète de la fonction de l'oreille interne, avec une surdité totale dans 0,5 à 1 % des cas. L'enjeu est donc de pouvoir apporter davantage de sécurité au cours de cette intervention et d'améliorer les résultats auditifs.
Comment la chirurgie robotisée a-t-elle amélioré les résultats ?
Une cinquantaine de chirurgies ont déjà été effectuées à l'aide d'une assistance robotisée, afin de guider le laser utilisé lors de l'intervention. Cette première série de patients a été comparée à des patients opérés dans les mêmes conditions avec une technique conventionnelle. Cette première étude a permis de démontrer la sécurité du robot.
L'étape suivante, sur laquelle nous travaillons, est la mise en place de la prothèse ossiculaire avec une assistance robotisée. Les résultats attendus sont une moindre mobilisation involontaire de la chaîne des osselets et un meilleur positionnement de la prothèse.
La recherche : Robotol et thérapie génique
Quels sont les projets de votre équipe à l'Institut de l'Audition ?
Notre équipe de recherche, que je dirige avec le docteur Saaid Safieddine de l'Institut Pasteur, comporte deux thématiques fortes. La première est la mise au point de techniques chirurgicales innovantes pour l'audition, reposant en partie sur la robotique. La seconde est la mise au point de thérapies géniques pour traiter les patients, enfants et adultes, atteints de surdités d'origine génétique.
Cette équipe est située à l'Institut de l'Audition — Institut Pasteur, Fondation pour l'Audition, Université Paris Cité — qui regroupe d'autres équipes travaillant de manière multidisciplinaire sur l'audition. Nous avons récemment élaboré le projet IHU Reconnect, qui vise à renforcer davantage les liens entre les chercheurs, les ORL, et de manière générale toutes les professions de santé s'intéressant à l'audition et aux problèmes de communication. Ces projets s'articulent avec le Centre de Recherche en Audiologie de l'hôpital Pitié-Salpêtrière dirigé par le Dr Isabelle Mosnier.
Quels sont les avantages du Robotol par rapport aux méthodes traditionnelles ?
Il faut considérer le Robotol comme un outil d'assistance à la chirurgie. Il ne s'agit pas d'un robot au sens strict, mais plutôt d'un système téléopéré, donc toujours dirigé par le chirurgien. Il permet d'améliorer la dextérité en ralentissant les mouvements et en supprimant les tremblements.
L'avantage de la machine est qu'elle peut intégrer toutes sortes de capteurs et d'informations venant de l'extérieur, sans risque de saturation lié à l'analyse humaine. Il est difficile d'imaginer un chirurgien traiter simultanément les informations provenant de cinq ou six écrans tout en se concentrant sur la chirurgie. Aujourd'hui, nous avons au bloc opératoire des capteurs capables de monitorer l'activité du nerf facial, l'audition, les systèmes de navigation et, à l'avenir, d'autres types d'informations.
Comment voyez-vous l'avenir de la chirurgie robotisée ?
Le robot pourrait, avec des développements futurs, permettre des gestes en profondeur dans le rocher, un accès mini-invasif vers les parties les plus profondes de l'os temporal, et permettre au chirurgien de voir à travers l'os grâce à la réalité augmentée. Nous avons aussi des projets de détection et traitement automatisé du cholestéatome avec l'équipe du professeur Laurent Tavernier, du CHU de Besançon.
Quels ont été les retours des patients opérés avec Robotol ?
Les patients sont satisfaits pour la très grande majorité d'entre eux, et nous avons un lien de confiance avec eux qui n'est pas altéré par l'introduction d'une machine dans la relation patient-médecin. Certains patients viennent me consulter spécifiquement pour être opérés avec une assistance robotisée.
Ma contribution reste avant tout celle de toute une équipe, qui comprend des ingénieurs de divers domaines — robotique, mécanique, programmation — des chercheurs ORL, ainsi que l'ensemble des équipes utilisant le robot, chirurgiens ou infirmiers du bloc opératoire, apportant leurs retours d'expérience et suggestions pour améliorer le système. C'est un progrès par incrémentation.
Le mentorat et la suite
Quel rôle joue le mentorat dans votre carrière ?
En tant que professeur, j'essaie de faire bénéficier mes jeunes collègues de l'accompagnement que j'ai eu la chance d'avoir par le passé. Je réfléchis avec eux à des thématiques de recherche ou des chirurgies qui les intéressent, et je les aide à les développer en stimulant leur créativité et leur capacité à résoudre les obstacles de la recherche.
Les qualités que je recherche chez un étudiant ou un collaborateur sont avant tout la curiosité, qui permet d'être toujours stimulé pour avancer et se remettre en question. Nous sommes formés, au cours de nos études de médecine, à faire la synthèse d'un problème afin de l'identifier et de permettre un diagnostic, puis d'appliquer des connaissances collectives pour mettre en route le traitement. Il est parfois nécessaire de penser en dehors du cadre, notamment avec des disciplines autres que médicales, pour améliorer la prise en charge de nos patients. Cela nécessite une ouverture d'esprit.
Quels sont vos prochains projets de recherche ?
Je participe à deux projets financés par l'Agence Nationale de la Recherche. Le premier, appelé Access, a pour but de robotiser l'implant cochléaire lui-même afin de diminuer les traumatismes intracochléaires lors de son insertion et d'améliorer son positionnement dans la cochlée. Le deuxième, appelé Tympabiom, a pour but de réaliser des greffes de tympans artificiels dans le cadre de l'otite chronique.
Un message aux jeunes générations ?
L'ORL est une spécialité riche sur le plan médical et chirurgical, qui comporte encore de nombreux défis à relever. Elle permet un épanouissement à la fois dans des carrières hospitalières et en libéral. C'est sans nul doute une spécialité d'avenir.
La robotique, que ce soit en ORL ou dans d'autres spécialités, a déjà bouleversé le champ de la chirurgie. Il est beaucoup plus simple de s'adapter à de nouvelles techniques au début de sa courbe d'apprentissage, raison pour laquelle je conseille aux jeunes générations d'apprendre simultanément les techniques conventionnelles et les techniques robotisées, et non l'une après l'autre.
Comment suivre vos travaux ?
Les professionnels de santé peuvent suivre mes travaux sur des canaux conventionnels tels que les congrès d'ORL ou sur PubMed. Concernant le grand public, vous pouvez trouver des informations sur le site du centre d'implantation cochléaire de la Pitié-Salpêtrière, sur la chaîne YouTube que j'anime avec le professeur François Simon, Otology in Paris, et enfin sur LinkedIn.