Azdine Ezzahti est audioprothésiste diplômé d'État et maître de stage. Il a exercé en Belgique, au Luxembourg et en France. Il parle ici de ce qui l'a mené là, de ce qu'il transmet, et d'une conviction qui ne souffre pas la nuance : l'indépendance du professionnel face aux fabricants.
Nous ne devons pas devenir les petits curés des grandes Églises d'appareils auditifs. Notre mission est de servir la science et les patients, pas les dogmes.
Azdine Ezzahti
Qu'est-ce qui vous a conduit à choisir l'audiologie ? Était-ce une vocation ?
Je ne suis pas tombé dans l'audiologie par hasard, mais presque. C'est en rencontrant un ami d'enfance que j'en ai entendu parler pour la première fois — l'audiologie n'était pas un domaine aussi connu à l'époque. Avant ça, j'avais entrepris des études d'ingénieur de gestion, puis d'herboriste, puis de taximan, à l'époque où il fallait encore étudier par cœur les rues de Bruxelles. On peut dire que comme pour beaucoup d'audios, il m'a d'abord fallu trouver ma voie.
Après plus de dix ans, qu'est-ce qui vous anime toujours autant dans ce métier ?
Apprendre et me sentir utile, je pense que c'est ma première source de motivation. L'audiologie est un domaine sans frontières fixes, allant de la psychologie à l'électronique, en passant par la physique ou la biologie. Sans compter les aspects économiques, les enjeux de santé publique ou la recherche scientifique. Pour un esprit curieux, c'est un terrain de jeu fantastique.
Qu'est-ce qui vous pousse à vous investir autant dans la formation des nouvelles générations ?
J'aime apprendre et j'aime transmettre. Découvrir de nouvelles choses est passionnant, mais partager ces connaissances l'est encore plus.
Cette passion pour la transmission remonte à mon enfance. À l'école primaire, j'étais déjà celui qui expliquait la matière à mes camarades. En sixième, j'ai même aidé un camarade dont la grande sœur travaillait au cinéma, contre une copie du film Titanic — avant sa sortie en K7 ! 😆
En dernière année du secondaire, notre promotion avait été qualifiée par le directeur d'« année noire pour la science ». Un titre attribué après une sortie au Musée des Sciences où nous avions, disons, mis un peu trop d'ambiance. Les professeurs nous avaient prédit une catastrophe aux examens. Plutôt que d'attendre le verdict, j'ai organisé des séances d'étude pour toute la classe à la bibliothèque du quartier. Chaque jour après les cours, j'expliquais les mathématiques, le français, les sciences… Résultat ? Nous avons tous réussi. Enfin, presque : un de mes meilleurs amis a échoué, mais je suis convaincu qu'il l'a fait exprès — il adorait me contredire. 😆
Cette fibre pédagogique a aussi marqué mon parcours en audiologie. Le directeur de la section m'a même proposé un deal : l'école m'offrait une formation en méthodologie si, en retour, j'encadrais les étudiants des années inférieures. J'ai immédiatement accepté. Jusqu'au secondaire, j'avais pu m'en sortir en me reposant sur mes acquis et en aidant les autres. Mais dans l'enseignement supérieur, la charge de travail est telle que sans méthode, c'est la noyade assurée. Apprendre est une chose. Apprendre à apprendre en est une autre.
J'ai eu la chance d'être formé par des mentors d'exception, dont Christian Colpaert. Il m'a énormément appris. À son départ à la retraite, le chef du service ORL m'a confié sa relève. Former des stagiaires est alors devenu ma responsabilité — et j'ai eu la chance d'accompagner une longue série de stagiaires exceptionnels.
Et même au-delà des bancs de l'audiologie, j'ai continué à transmettre. Je suis retourné à l'ULB pour donner des cours de méthodologie aux étudiants issus d'écoles défavorisées, ceux qui, comme moi, arrivaient du secondaire et peinaient à franchir le cap. Pouvoir les aider à ne pas tomber là où j'avais échoué est une de mes plus grandes fiertés.
Transmettre, ce n'est pas seulement partager un savoir. C'est donner aux autres les outils pour progresser. Et quel que soit le domaine, c'est aussi, à mes yeux, le meilleur moyen de consolider et de mettre à l'épreuve ses propres connaissances.
Quelles sont les valeurs qui vous guident au quotidien ?
L'indépendance n'est pas pour moi un simple principe, c'est une nécessité. Un bon audioprothésiste doit savoir remettre en question, de manière constructive, les arguments des fabricants et les discours commerciaux. Nous ne devons pas devenir les petits curés des grandes Églises d'appareils auditifs. Notre mission est de servir la science et les patients, pas les dogmes. Sinon, nous risquons de perdre notre rôle de soignants et de devenir de simples relais commerciaux.
J'ai eu la chance d'avoir des professeurs d'exception, comme le Pr Bernard Ars, la Pr Naima Deggouj ou la Pr Emily Markessis. Leur enseignement tenait en une phrase : ne jamais devenir de simples « presse-bouton », toujours rester indépendant, et ne jamais laisser s'éteindre notre intelligence.
La poursuite de l'excellence est une autre valeur fondamentale. Chaque patient mérite une adaptation réellement sur mesure, avec le meilleur de notre expertise. L'audiologie est une discipline de précision, où le moindre détail peut faire échouer une adaptation. Aujourd'hui encore, j'ai reçu une patiente insatisfaite de ses réglages effectués ailleurs. Après vérification, son audioprothésiste n'avait pas correctement ajusté les paramètres acoustiques : son audiométrie in situ était faussée, et ses gains aussi. Un simple détail mal calibré, et tout le réglage était mauvais.
Enfin, l'empathie est le socle de notre métier. Une perte auditive n'est pas seulement un problème technique, c'est une épreuve humaine. Écouter, comprendre, accompagner… c'est là que réside la vraie valeur de notre profession. Et ce ne sont pas que des mots : si tout va bien, nous accompagnerons beaucoup de nos patients durant leurs dernières années de vie. Aidons-les à ce qu'elles soient auditivement belles.
Y a-t-il un combat qui vous tient particulièrement à cœur ?
Mon combat ? L'indépendance des audioprothésistes vis-à-vis des fabricants.
Soyons clairs : sans les grandes marques d'appareils auditifs, nous n'aurions tout simplement pas de travail. Et je n'ai rien contre elles. J'ai même, à l'époque, supplié Madame Marie Bakholdt de m'engager dans leur fantastique centre de recherche d'Eriksholm, lors de notre visite des installations du groupe Demant. (Et non, le fait qu'ils aient un centre de massage gratuit n'a absolument rien à voir avec ma demande… 😆)
Mais dans une société démocratique, les enjeux de santé publique ne doivent pas être laissés entre les seules mains de grands groupes privés. Comme le disait Isaiah Berlin, cité par Joseph Stiglitz : « La liberté pour les loups signifie souvent la mort des moutons. »
Les audiologues sont des scientifiques, et leur indépendance est essentielle, à la fois dans leur formation et dans leur exercice. Sans elle, nous ne pourrions plus enseigner, transmettre, ni défendre ce qui est scientifiquement vrai. Alors pour savoir si vous êtes toujours un scientifique, posez-vous cette question : pouvez-vous dire librement ce que vous pensez être vrai dans votre position ? Si oui, vous êtes libre. Si non, alors vous êtes un prisonnier, ou un esclave qui s'ignore… ou qui collabore.
Quelles différences voyez-vous entre la Belgique et la France ?
Il y en a beaucoup, mais j'en retiendrais deux.
D'abord, une différence dans la formation. En Belgique, la formation accorde une place plus importante à la clinique qu'en France, et mes patients français me l'ont souvent fait remarquer : notre approche est plus médicale, notre discours plus orienté sur la santé auditive que sur la dimension commerciale. Après, évidemment, il existe des audios belges qui n'ont qu'une approche commerciale, et des Français qui intègrent totalement les aspects cliniques à leur pratique.
Cela dit, les écoles françaises offrent une formation plus poussée en prothèse que la Belgique francophone. À défaut d'être bons au foot, il faut reconnaître aux Français qu'ils sont meilleurs en prothèse que nous. (Amis footeux français, vos commentaires sont teeellement prévisibles 😆) Plus sérieusement : travailler avec mes confrères et consœurs français m'a permis de renforcer considérablement mes compétences techniques, et je peux dire sans rougir que ce contact a fait évoluer ma pratique.
Deuxièmement, une différence économique. Le marché français laisse plus de place aux audioprothésistes indépendants. Des groupes comme Audition Conseil, Sonance ou les Laboratoires Renard, pour ne citer qu'eux, contribuent à mon avis à maintenir un équilibre face aux grandes enseignes. En Belgique, en revanche, le marché est dominé par quelques grands groupes et les indépendants ont plus de mal à se structurer. Il manque, par exemple, une véritable centrale d'achat qui leur permettrait de mieux négocier et d'être plus compétitifs, dans l'intérêt des patients belges.
Quelles innovations récentes vous semblent les plus prometteuses ?
J'attends avec impatience la sortie de NAL-3, parce que c'est une méthode transparente — contrairement aux formules des fabricants, qui gardent leurs algorithmes jalousement secrets, ce qui se comprend vu les sommes, le temps et l'énergie investis. NAL-3 sera accessible, documenté et exploitable pour la recherche.
Et quand on veut vraiment comprendre et affiner une adaptation, pouvoir savoir précisément ce que fait la formule et pourquoi, c'est essentiel. Du coup, d'un point de vue scientifique, j'ai hâte de voir ce que ça donne et de pouvoir travailler avec.
Comment percevez-vous votre rôle d'accompagnement humain ?
Un jour, en observant mon confrère Pierre-Olivier Serra parler avec un patient, j'ai eu comme une révélation : notre métier, c'est de transmettre du savoir. Je le voyais à l'œuvre, et j'ai eu cette image en tête — un flux de connaissance qui sortait de son cerveau, de sa bouche, de ses mains, et qui entrait par les yeux, les mains et les oreilles du patient. Et c'est là que j'ai compris : le patient l'accepte parce qu'il le comprend.
On ne pose pas juste une aide auditive. On rééduque l'oreille et le cerveau à entendre autrement. Notre rôle, c'est de connaître nos patients, de comprendre d'où ils viennent, à quoi ils aspirent, de leur montrer le chemin, à leur rythme, et d'être là à chaque étape : pour ajuster, expliquer, rassurer, encourager. Parce qu'une bonne adaptation, ce n'est pas qu'une question de technique. C'est avant tout une relation de confiance.
Un Ordre des audioprothésistes serait-il une bonne chose ?
Oui, mais à condition que ce soit indépendant et que ça ne devienne pas une lourdeur administrative de plus.
Un Ordre, en théorie, c'est une bonne idée : ça peut protéger la profession, garantir une éthique, défendre nos intérêts. Mais si c'est juste pour nous rajouter des cases à cocher et des obligations bureaucratiques, merci, mais non merci. En tout cas, j'espère que cet Ordre ne vérifiera pas les réglages… parce que sinon, il y en a quelques-uns qui risquent de perdre leur titre. 😆
Ce qui est sûr, c'est que si un Ordre doit voir le jour, il doit être fait pour et par les audioprothésistes, avec un vrai rôle de garant de la qualité des soins, pas juste de contrôle administratif.
Un moment de votre carrière qui vous a particulièrement marqué ?
J'en citerais deux.
Le premier remonte au tout début de ma carrière. À l'époque, je travaillais pour une grande enseigne au Luxembourg, où c'est le médecin-conseil qui décide du niveau de remboursement en fonction du profil et des besoins du patient. Un jour, un jeune de 16 ans, sans beaucoup de moyens, débarque chez moi. Il avait cassé son appareil dans une bagarre et était mort de trouille à l'idée de l'annoncer à sa mère. Problème : il n'avait pas droit à un remboursement avant longtemps.
J'ai donc écrit une lettre au médecin-conseil pour demander un remboursement anticipé, en expliquant la situation : son âge, sa surdité, son contexte social. Il a accepté. Pas pour le plus haut de gamme, mais juste en dessous. Le gamin était aux anges.
Mais quelques semaines plus tard, mon manager revient sur cette histoire lors de mon entretien de fin de période d'essai. Il me demande pourquoi je n'ai pas vendu le modèle le plus cher. Je lui explique que le petit n'avait pas les moyens et qu'il avait peur de la réaction de sa mère. Sa réponse ? « Ton job, c'est de gratter un peu plus. » J'ai répondu : « J'me casse, je reste pas ici. »
Le deuxième souvenir, beaucoup plus beau, c'est celui d'une jeune maman sourde profonde de naissance, avec quelques restes auditifs mais qui n'avait jamais porté d'appareils. L'ORL m'avait demandé de tenter une adaptation, pour voir si elle pouvait au moins capter quelques sons pour la sécurité de son bébé. Je fais les réglages, j'allume les appareils… et là, le premier son qu'elle entend de toute sa vie : son nouveau-né qui pleure dans ses bras.
En écrivant ces lignes, j'ai encore une larmichette qui monte aux yeux. 😆
Votre métier en une punchline ?
Notre métier ? Ce n'est pas de vendre des appareils. C'est de vous aider à mieux entendre.